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éducation
29/05/2017

2.000 vers inédits de Charles Péguy enfin publiés

Romain Vaissermann a récemment publié aux éditions Paradigme une version complète de « La Tapisserie de Sainte-Geneviève et de Jeanne d’Arc » de Charles Péguy, parue le 1er décembre 1912 dans les Cahiers de la Quinzaine comprenant, pour la première fois, deux mille vers inédits qui figurent dans les manuscrits mais n’avaient jamais été publiés, pas même en 1912 ! Réaction de Jean-Pierre Sueur.

C’est un événement qui est passé inaperçu. On le doit à Romain Vaissermann qui a récemment publié aux éditions Paradigme une version complète de « La Tapisserie de Sainte-Geneviève et de Jeanne d’Arc » de Charles Péguy parue le 1er décembre 1912 dans les Cahiers de la Quinzaine comprenant, pour la première fois, deux mille vers inédits qui figurent dans les manuscrits mais n’avaient jamais été publiés, pas même en 1912 !

On le sait, cette « Tapisserie » est composée de neuf parties appelées par Péguy « Neuf jours ». Une partie des textes inédits sont des « états inédits » du « Jour VIII ». Mais l’essentiel, soit 1.898 vers, constitue un texte unique qui, pour Romain Vaissermann complète le huitième ou le neuvième jour, alors que pour Julie Sabiani, il s’agissait d’un grand fragment, au moins, d’un « dixième jour ».

Car ces vers, s’ils n’ont jamais été publiés, n’étaient pas inconnus. Julie Sabiani – hélas disparue – y a consacré sa thèse intitulée « Les alexandrins inédits et poèmes posthumes de Charles Péguy (1903-1913) » en 1989. Mais Julie Sabiani a souhaité que celle-ci restât inédite – en raison, sans doute, de son constant « perfectionnisme » – ce pour quoi Romain Vaissermann ne la cite qu’avec « parcimonie ».

On en profitera pour regretter que ces vers inédits n’aient pas pu être inclus dans la récente édition, dans la Bibliothèque de la Pléiade, des « œuvres dramatiques et poétiques » de Charles Péguy en raison des contraintes qui furent imposées aux quatre « éditeurs », Claire Daudin, Pauline Bruley, Jérôme Roger et – justement – Romain Vaissermann, contraintes qui les conduisirent aussi à réduire considérablement l’appareil critique : il aurait fallu deux tomes – mais c’est une autre histoire !

Dans l’édition récente publiée par Paradigme, Romain Vaissermann dispose heureusement de toute la place nécessaire pour proposer un travail d’érudition très approfondi.

Il compare tous les manuscrits. Et comme Péguy avait coutume d’écrire une part de sa poésie sur des enveloppes et des étiquettes, il va même jusqu’à s’intéresser (p. 246) à la date de parution de « Le mode pratique », périodique auquel sa belle-mère était abonnée – il écrivait sur l’enveloppe ! – pour déterminer la date d’écriture de strophes inédites.

Romain Vaissermann revient aussi sur les raisons pour lesquelles Péguy a choisi pour cette Tapisserie la forme du sonnet, citant Halévy qui ne comprenait pas pourquoi « cet illimité s’enfermait dans le plus rigide des cadres » – ce à quoi Péguy avait répondu que dans le « Jour VIII » plutôt que deux versets, il en avait écrit « une centaine »… (p. 30 et 31).

Il apporte également d’utiles précisions sur l’écriture de Charles Péguy, et notamment sur son rapport à la rime. Ainsi, dans le long texte inédit de 1.898 vers, la moitié des rimes sont en –age.
Péguy utilisait le Dictionnaire méthodique et pratique des rimes françaises de Philippe Martinon. Il ne s’en cachait pas. Il lui arrivait même d’« épuiser une rime. » Mais il avait arraché la préface de son exemplaire de ce dictionnaire, considérant que son auteur était un « imbécile qui prétendait apprendre aux gens à faire des vers » (p. 44).

À vrai dire, les rimes comme les mots, comme les formes syntaxiques, guidaient Péguy dans son acte d’écriture dont la modernité tient au fait qu’il restitue l’écriture en train de s’écrire… Et c’est à juste titre que Romain Vaissermann cite Mallarmé qui écrivait qu’il fallait « laisser l’initiative aux mots » (p. 48).

*

* *

Mais venons-en aux vers inédits.

Ceux-ci déclinent en quatrains tout ce que Sainte-Geneviève, née à Nanterre vers 420 et morte à Paris vers 500, surplombant le temps et l’espace, a pu voir, mesurer, éprouver, subir en assistant depuis sa mort au cours de l’histoire.

Ces quatrains sont caractéristiques de l’écriture de Péguy. Ils approfondissent le même thème autour d’un patron syntaxique (ici : Il fallut qu’elle vît puis : Il fallut qu’il advînt). Certains quatrains sont plus denses que d’autres. Il en est qui préparent des « culminations » à venir, d’autres qui déclinent ceux qui précèdent. C’est – nous l’avons dit – une écriture qui se présente comme s’écrivant.

À certains égards, ces quatrains peuvent apparaître comme préparant le chef d’œuvre qui suivra : Ève.

Plutôt que de gloser, je préfère en donner quelques exemples – dont la lecture ne remplacera en rien, comme c’est toujours le cas avec Péguy, la plongée dans le texte même, pris dans sa totalité, et surtout sa continuité.

 

« Il fallut qu’elle vît au plus fort de son âge

dégénérer sa race et se tarir sa veine

et ses trésors perdus à son épargne vaine

à force de payer pour le pont à péage » (5/8)

 

« Il fallut qu’elle vît dans cet appareillage

sombrer le beau vaisseau fleuri de marjolaine

et qu’elle vît l’orgueil et la simple verveine

se prendre entremêlés dans ce commun naufrage » (29/32)

 

« Il fallut qu’elle vît l’oiseau du beau ramage

le savant psychologue enfler son chalumeau

et nous épousseter des poils de son plumeau

le monde, l’homme et Dieu de son savant plumage » (121/124)

 

« Il fallut qu’elle vît l’avoine et le fourrage

manquer au râtelier et la grêle verveine

et les lourds obusiers fleuris de marjolaine

céder la place à l’humble et sèche saxifrage » (165/168)

 

« Il fallut qu’il advînt que le jour de l’orage

l’homme montra son rang et qu’il fut foudroyé

et qu’il montrait son père voulait poudroyé

renaître de sa cendre et reprendre visage » (213/216)

 

« Il fallut qu’il advînt qu’en ce dur cabotage

le patron vit le port et perdit les amers

et que tout le royaume et l’empire des mers

fussent le prix d’un pauvre et faible canotage » (241/244)

 

« Il fallut qu’elle vît par cet affreux chantage

le prix du pain monter plus haut que toute bourse

et la grâce tarir comme une pauvre source

qui périssait de soif sur un sable sauvage » (257/260)

 

« Il fallut qu’il advînt qu’au jour du coloriage

le printemps fut vêtu d’un vert éblouissant

mais le plus bel automne épais et jaunissant

fut vêtu pour un grave et sévère esclavage » (329/332)

 

« Il fallut qu’il advînt qu’au jour de l’habillage

l’homme montra sa veste et fut trouvé tout nu

nu pauvre humilié simple et redevenu

le tout premier Adam chassé de l’héritage » (441/444)

 

« Il fallut qu’il advînt que le jour du drapage

le sable envahissait la Loire et le canal

et les doubles chalands qui suivaient le chenal

pour paraître légers jetaient leur lourd bagage » (621/624)

 

« Il fallut qu’il advînt pour le jour du geôlage

l’homme était prisonnier dans sa propre maison

et l’âme était captive en sa propre raison

et lui-même était l’hôte et lui-même l’otage » (729/732)

 

« Il fallut qu’il advînt que le jour du sarclage

le jardinier vieilli avait le doigt trop lourd

et souvent la bonne herbe était jetée au four

et le chiendent croissait au cœur de l’héritage » (761/764)

 

« Il fallut qu’il advînt qu’au jour de l’écimage

les plus hauts peupliers furent tranchés premiers

et les plus bas ormeaux furent tranchés derniers

et prolongeaient longtemps leur plus modeste ombrage » (809/812)

 

« Il fallut qu’il advînt que le jour du binage

l’herbe avait tant rongé les belles plates bandes

que les fins résédas et les humbles lavandes

périssaient sur le flot de ce libertinage. » (885/888)

 

« Il fallut qu’il advînt que le jour du cuivrage

les trompettes sonnaient autour de Jéricho

et le septième jour et le septuple écho

fit s’écrouler le mur comme un échafaudage » (1285/1288)

 

« Il fallut qu’il advînt le jour du fourbissage

que les armes brillaient comme un soleil levant

mais quand le soir tomba sur la pluie et le vent

le sang la mort la rouille avaient fait leur ouvrage » (1349/1352)

 

« Il fallut qu’il advînt le jour du cahotage

que seuls nous monterons le chemin raboteux

la toute dure au pied du sentier caillouteux

et la foule suivra le chemin de halage » (1636/1640)


… Rappelons pour finir que le « chemin de halage » était proche du faubourg de Bourgogne où Péguy vécut son enfance et qu’il est aussi question dans La Tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc d’autres lieux chers aux Orléanais comme Saint-Marceau et Saint-Loup.
Et concluons en remerciant chaleureusement Romain Vaissermann pour sa riche édition critique qui nous permet enfin d’avoir accès à une part méconnue - et même inconnue - de l’œuvre de Charles Péguy.

 

Jean-Pierre Sueur

 

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