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Societe
06/04/2012

L’éco-conception : une opportunité de fertilisation croisée pour l’économie et l’écologie

"L’ecoconception nous concerne tous", fait remarquer Anne-Marie Jolly professeur émérite au Laboratoire Prisme de l’école d’ingénieurs Polytech Orléans. Responsable de "Sustainability in Engineering", la Task force européenne de la Société Européenne pour les formations en ingénierie, et présidente de l’association Ingénieurs et scientifiques du Loiret, Anne-Marie Jolly faisait partie des intervenants à la conférence-débat organisée mardi 3 avril, à l'école d'ingénieurs d'Orléans justement, par le média en ligne Puissance2d, dédié au développement durable en région.

Cette conférence générique sur les atouts et contraintes liés à l’éco-conception a intéressé près d’une quarantaine de personnes représentant majoritairement des entreprises, des clusters ou pôles de compétitivité, des collectivités et des institutions. Architecte, informaticien, énergéticien, responsable de pôle ou de cluster, communicants, collectivité, consultant, fiscaliste, dirigeants d’entreprises … mais hélas peu d’étudiants.

Directeur régional adjoint de l’Ademe, ancien responsable de l’activité énergie de l’ADEME Ile de France, tittulaire d’un diplôme d’ingénieur en énergétique et d’une Licence en Science de l’Education, Mohamed Amjahdi a rappelé le rôle déterminant de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) pour accompagner les entreprises dans leurs démarches, les conseiller, voire les aider financièrement. A condition qu’elles aient une taille « respectable » ou que leur projet d’éco-conception ait une certaine envergure. Les décisions sont toutefois prises au cas par cas, au vu des projets, de leur faisabilité et de… la probabilité d’un marché. Car l’enjeu économique est pris en compte autant que l’enjeu environnemental.
 

Mohamed Amjahdi rappelle qu’un appel à manifestation d’intérêt (AMI) sur les biens et services éco-conçus est ouvert jusqu’au 15 mai. Avis aux candidats.

 

Le concept d’éco reconception

Des cas concrets attestent que l’éco-conception est une réalité, une réalité dans laquelle des entreprises s’engagent.
Le consultant Yves Bezault, qui a créé le bureau d’études Cybertechnologies il y a vingt ans à Orléans, fait découvrir à l’occasion de cette conférence-débat le concept d’éco-reconception à travers un projet engagé avec un client, en l’occurrence les
Ets CHOTTIN, de Chenonceaux (Indre-et-Loire). Ce projet consisterait à affecter un nouvel usage aux cabines téléphoniques désaffectées, plutôt que de les détruire. Sachant qu’il reste 150.000 cabines encore en place en France, mais sans utilité et que le coût global de leur destruction est estimé à quelque 300 millions.
Yves Bezault propose par exemple de les convertir en stations-services de recharge de batteries électriques de moins de 25kg pour les vélos, scooters ou voiturettes électriques, ou en distributeur de journaux ou de boissons. Il a trois ou quatre autres idées.

 

De l’innovation dans le BTP

 

Parmi les entreprises qu’Yves Bezault a accompagnées dans leur démarche d’éco-conception figure récemment l’entreprise Ceschin, de l’Yonne, qui intervient dans le BTP et le Génie civil. Elle est représentée ce mardi soir par son PDG, Patrick Ceschin, et par le jeune ingénieur Anthony Bardat.
Bien que ce ne soit pas son coeur d’activité, l’entreprise Ceschin se lance dans des produits « durables » avec par exemple des blocs (briques) en terre et en terre-paille.
Elle a aussi inventé un système de puits canadien innovant. Sa particularité est d’être en béton et non en PVC. Le béton bénéficie de son inertie thermique. Sa porosité le rend moins sensible aux problèmes d’humidité. Les parpaings creux qui constituent le puits canadien peuvent d’être utilisés en fondation, ce qui évite de consommer de la surface au sol autour de l’habitat. Ce système a été notamment conçu pour les chais des viticulteurs : il apporte un air frais en été, et un air tempéré en hiver. Ce puits canadien est aussi en cours d’installation sur quatre chantiers dans l’Yonne, dont deux maisons de retraite.
Le PDG, Patrick Ceschin, évoque le problème de la formation pour concevoir et réaliser de telles innovations. Anne-Marie Jolly, qui a dirigé Polytech Orléans pendant près de trois ans, jusqu’à fin mars dernier où lui a succédé Christophe Léger, renchérit sur la nécessité d’organiser et de valoriser la formation continue.
 

Les données : une matière première qui fait souvent défaut

Anne-Marie Jolly soulève par ailleurs le problème du manque de données sur l’ensemble des composants d’un produit. Cette lacune rend délicat l’analyse du cycle de vie. Or, l’analyse du cycle de vie – c’est-à-dire toutes les étapes par lesquelles il faut passer, depuis l’utilisation des matières premières ou matériaux jusqu’au moment où l’usage n’est plus possible, est fondamentale dans l’éco-conception.
Il faut aussi disposer des outils pour mesurer, et interpréter ces différentes étapes. Il existe des logiciels et des machines spécifiques. Et lorsque l’on dispose des données, ces outils permettent d’obtenir une vision détaillée et précise des consommations de matières et d’énergie, des productions de déchets, des rejets de polluants et des émissions de gaz à effet de serre… Ils permettent de faire des simulations pour savoir quels sont les matières, les ingrédients voire les services additionnels les mieux appropriés pour fabriquer un produit donné - par exemple un T-shirt en nylon ou en coton - dont l’empreinte écologique sera la plus faible.
"Parfois, ils remettent en cause des idées reçues", constate Anne-Marie Jolly, qui témoigne de son expérience au sein d’un pôle de compétitivité dédié au textile. Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait présumer, ce n’est pas le transport dont l’empreinte écologique est la plus lourde dans le secteur du textile, un secteur au demeurant bien plus complexe que ce que l’on peut imaginer.
 

La qualité des formations est essentielle

 

On comprend bien que certains acteurs, notamment les ingénieurs, ont un rôle primordial à jouer. Mais sont-ils bien préparés aux évolutions technologiques ? "La formation des ingénieurs est soumise à une réglementation de la CTI (commission des titres d’ingénieur) concernant les compétences à acquérir dans une formation en développement durable, environnement, maitrise du risque", rassure Anne-Marie Jolly. "Les diplômés sont capables d’analyser l’impact des solutions d’ingénierie sur la société et son environnement. L’attractivité des ces formations est en lien avec l’existence de tels enseignements".

Un mastère en attente de validation

Ce qui amène à parler du Mastère Spécialisé « Entrepreneuriat Sociétal et Innovant » qui doit ouvrir à la rentrée prochaine à Polytech Orléans. Il est en train de repasser à la validation. Il s’agit d’une formation à Bac+6 (après master, doctorat, titre d’ingénieur) qui nécessite un contexte propice : le développement d’un nombre significatif d’entreprises innovantes dans la région et le soutien des partenaires régionaux. Cette formation permettra aux étudiants de mûrir un projet à travers une approche sociétale à travers des modules transversaux. L’un de ces modules est consacré à l’éco-conception : affichage fort de la formation complémentaire de celui du design.
 

Ingénieurs et design : la fertilisation croisée

L’éco-conception doit en effet bien souvent intégrer le design. C’est pourquoi Polytech Orléans a signé une convention avec l’ESAD (école supérieure d’art et de design) d’Orléans, afin de donner l’occasion aux futurs ingénieurs et aux « artistes » de travailler ensemble à des projets. "L’éco-conception suppose une vision et une approche globale, qui doit théoriquement guider les ingénieurs".

Plutôt que de se lancer dans une fastidieuse énumération, Anne-Marie Jolly rappelle que l’APEDEC (association des professionnels de l’écodesign et de l’éco-conception) a recensé pour l’ADEME en 2006 les formations de l’enseignement supérieur intégrant l’éco-conception.
Au cours du débat, le Tourangeau Fabien Vidal, spécialiste de la RSE (responsabilité sociale et environnementale des entreprises) pose la question de la place et de l’évaluation de la responsabilité sociale et sociétale des entreprises dans le processus d’éco-conception.Et la réponse n’est aujourd’hui pas aisée à faire.
A contrario, tout le monde est à peu près d’accord sur la définition de l’éco-conception.

"La contribution des entreprises est essentielle"

« Au cours de cette soirée, nous avons pu vérifier que la contribution des entreprises est essentielle pour transformer les concepts en réalités, créer des produits économiquement viables, avec des emplois durables et dans un environnement maitrisé », souligne rétrospectivement Yves Bezault.
Le concultant, également enseignant à Polytech Orléans, constate que " le facteur temps" reste prépondérant pour transformer une idée en produit :
 - le puits Canadien "Blocs 2S Energy" a nécessité deux ans d’études ;
 - l’étude d’éco-reconception des cabines téléphoniques a été engagée en 2009 par des dépôts à l’INPI ;
 - les cabines de désamiantage ont attendu la reprise du bâtiment et devraient se concrétiser cette année.
Pour ma part, j’ai étudié le premier chauffe-eau thermodynamique pour la CEPEM à Orléans en 1980 et réalisé un prototype chez un coiffeur de Chécy : ce produit a été mis au catalogue sous la marque Thermor au salon Batimat de 2005, soit 25 ans après...
Aujourd’hui ce produit est diffusé avec un succès croissant dans l’habitat BBC, mais il concurrence le CESI (chauffe-eau électro-solaire individuel) plus cher mais qui présente un bilan environnemental plus performant...Il faudra donc faire des arbitrages entre les produits éco-conçus".

Tenir compte des usagers

En conclusion, Mohamed Amjahdi pense qu’il faut en résumé sortir de la seule performance environnementale et appliquer l’éco-conception aux différents départements de l’entreprise ou de l’organisation au sens large.
Il souhaite aussi que les techniciens, ingénieurs et décideurs, ne se substituent pas aux gens, en particulier aux habitants quant on parle du logement, en tout cas sans rechercher leur avis dans la phase de conception. Il suggère de mettre ensuite à leur disposition des outils ou des systèmes que que usagers puissent comprendre et s’approprier facilement : par exemple un signal vert s’ils sont en deçà d’une limite de consommation, ou rouge s’ils la dépassent.
Bref, l’éco-conception c’est l’art des choix et des compromis, les plus pertinents possibles, en plus d’être une formidable opportunité de fertilisation croisée pour l’économie et l’écologie.

Patrice Dézallé

 

REMERCIEMENTS

Je remercie le ministère de l’Ecologie d’avoir labellisé la conférence-débat sur l’éco-conception, comme animation pertinente dans le cadre de la Semaine du Développement Durable. L’Etat était d’une certaine façon représenté à cette conférence par Alain Delhomelle, chargé de mission "technologies vertes" à la DREAL Centre.
 
Je remercie également l’université d’Orléans et l’école Polytech pour la mise à disposition de l’amphithéâtre Blaise, ainsi que leurs services techniques et de communication qui ont contribué à ... de la manifestation.
 
Remerciements enfin au Crédit Agricole pour son partenariat financier.

Patrice Dézallé
 
 

 

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